Tu et vous

Un texte de Wikipen.

La langue française est retorse et versatile, bien souvent nous y faisons entorse et c’est en quoi on la qualifie de difficile. La frontière entre subtilité et stupidité est ténue, d’autant plus pour les locuteurs étrangers conditionnés culturellement par l’influence de leurs langues maternelles. S’il y a bien un aspect particulièrement ardu de la langue française, il s’agit sans conteste de l’utilisation du tu et du vous.
Dans quels cas peut-on ou doit-on utiliser le tutoiement ? De même pour le vouvoiement ? Les anglophones sont naturellement pénalisés par ce clivage linguistique qui demeure à l’état de néant au sein de leur langue.
Cela dit, les Français eux-mêmes montrent, souvent inconsciemment, leur incapacité à appréhender cet aspect et sont incapables d’expliquer de manière intelligible, et surtout cohérente, l’usage du vous et du tu !
Théoriquement il s’agirait pour vous de l’expression du respect face à l’inconnu ; quant au tu, il indiquerait la marque de l’amitié, de la fraternité et du connu. Bien étrange théorie qui bien sûr se révèle obsolète par la pratique, comme toujours avec cette langue française, ubuesque…
Quelques cas sont assez intéressants, comme dans le cadre de l’entreprise, où le bon choix entre tu et vous relève de l’exploit. Lorsque le statut de la personne est élevé, cadre supérieur, président, directeur, elle use de manière généralisée du tu qui s’impose, sauf peut-être si la personne à laquelle elle s’adresse est plus âgée. Pour les individus du bas de l’échelle c’est l’inverse, l’usage généralisé du vous est de mise, sauf pour les personnes qui sont connues mais à condition qu’elles fassent partie également du bas de l’échelle. N’oublions pas les personnes qui furent présentées, auxquelles on dit tu mais qui répondent vous car elles ont oublié qu’elles ont été présentées…
Sans compter les extrémistes du vous qui l’utilisent chez eux pour s’adresser à leurs propres parents ou enfants, voire à leur conjoint, et les inconditionnels du tu qui l’usent jusqu’à la barre des tribunaux face au juge…
Difficile de s’y retrouver pour l’apprenti francophone.
Les choses s’obscurcissent de plus belle lorsque l'on s’intéresse à l’usage dans les anciennes colonies. Là-bas l’usage du vous « respectueux » est inculqué de façon presque sacro-sainte aux peuples locaux. L’expatrié métropolitain, quant à lui, s’autorise à oublier l’existence même de la forme vous dès son premier pas sur le sol îlien. C’est avec une prétention royale et un ton répugnant - qui me donne la nausée - que l’expatrié s’adresse aux locaux comme si ce rejeton gâté de Gaïa était investi des pleins pouvoirs…
Difficile alors de juger de la valeur réelle de vous et tu !
Car évidemment la mémoire revient immédiatement à l’expatrié dès qu’un local ose le tutoyer, et l’esclandre n’est souvent pas loin… Drôle de comportement au sens le plus ironique et écœurant du terme.
De ces constations plutôt terre à terre qu’aucun ne saurait généraliser, cela va de soi, je tirerai - en guise de conclusion - les pensées aériennes et vacillantes suivantes :
Le « tu et le vous » ne seraient-ils pas une invention égoïste, un outil à même de flatter les ego les plus démesurés ? Cela ne m’étonnerait qu’à moitié, compte tenu de notre histoire (délétère ?) fortement imprégnée des notions de droit héréditaire et de servage…
Finalement il ne s’agit que de la transposition linguistique d’un clivage social, d’une transsubstantiation des volontés - tapie au fond de chaque être - de domination, de reconnaissance et de pouvoir…
Quand l’action devient mot, les relations sociales entre humains génèrent des relations et des organisations linguistiques différentes. Dans quels buts ? Différencier jusque dans le langage les individus, marquer au verbe rouge l’âme de l’inférieur et honorer du fier vous l’ego du supérieur ? À chacun de voir, je n’irai pas plus loin que cette dernière interrogation : Et le nous royal ?