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Une station plus loin

Un texte de Wikipen.

UNE STATION PLUS LOIN

Le signal sonore retentit. Il me laisse la seconde nécessaire pour m’engouffrer dans la rame qui part aussitôt. Je pousse un soupir de satisfaction, avise une place libre, m’y assois prestement et ouvre grand les yeux, prête à m’adonner à mon sport favori, lorsqu’un léger mouvement à ma droite attire mon attention. Ce n’est pas un mouvement habituel, celui de quelqu’un qui lirait ou qui fouillerait dans son sac, quelqu’un qui parlerait à son voisin d’en face, qui ouvrirait la fermeture éclair de son blouson, qui déplierait un plan du métro. C’est un mouvement qui n’est pas ordinaire ici, je le sens. Pour avoir parcouru la ville souterraine en tout sens depuis bientôt une semaine, glissé ma carte orange dans des dizaines de tourniquets, arpenté un nombre impressionnant de couloirs, dévalé cent escaliers, fait défiler mille stations, observé des myriades d’êtres humains, je crois pouvoir faire confiance à mes ressentis.

Un bref coup d’œil dans ta direction, suivi aussitôt d’un regard plus franc. Tes yeux sont fermés, tes lèvres légèrement boudeuses, ta tête est appuyée contre la vitre, tes longs cheveux méchés de roux la masquant partiellement, ton corps est totalement abandonné aux cahots du wagon. Tu dors, d’un sommeil à peine perturbé par les aventures de la rame, ouverture et fermeture des portes, avertissements sonores, entrées et sorties incessantes de voyageurs bruyants. Foule de gens. Couples, familles, paires d’amis, bandes de copains, groupes de filles… Regards amoureux, sourires, discussions passionnées, rires complices. Figures isolées aussi. Tête dans un journal, dans un livre au marque-page ticket de métro, tête dans les nuages, dans le mp3 world, dans le guidon. Air neutre, absent, concentré, concerné. Prière murmurée. A Raspail, un beau black fait une apparition. Superbe. Vraie gueule de magazine. Si j'étais black… me surprends-je à penser. Si j’étais black et hétéro… me réponds-je aussitôt. N’empêche, ce doit être agréable d’être regardé. Je suis transparente. Ils bougent tous, ils vivent, ils vont chez quelqu’un, travailler, voir une expo, au cinéma, ils rentrent chez eux. Je suis posée là, immobile, à scruter ces fragments de leur vie entrevue. J’y voudrais une place, j’ai envie de hurler parlez-moi, écoutez-moi, dites-moi la pire des banalités, qu’il pleut, qu’on est dimanche et que vous avez dansé toute la nuit… mais tout autour est étanche. Mon visage lui-même ne montre rien. Personne ne me voit.

Tu es belle. Tes poignets sont fins. Tes mains sont magnifiques, elles aussi larguées dans la nature, nonchalantes, pesant de tout leur poids sur tes cuisses. Tu portes une vareuse kaki, un jean large usé. Ton sac de laine écru est posé entre tes jambes, la bandoulière entoure ton genou droit. Tu as dans les vingt-trois, vingt-quatre ans.

Montparnasse-Bienvenüe. Des sacs partout. De ces sacs à roulettes hyper pratiques, sauf lorsqu’ils se coincent dans le tourniquet en écrasant la bouteille d’eau que l’on a pris soin de caler dans la poche latérale. Des sacs à dos, des valises, des sacs encore, des têtes en l’air mâchant chewing-gum déchiffrant le panneau des correspondances. Trois sacs à roulettes en anorak pénètrent dans le wagon, les strapontins claquent, on se serre lentement, à petits pas, on s’agrippe au pilier, on confronte son plan avec le trajet de la ligne. Une fille baîlle, la bouche ouverte.

Tu dors toujours. Tu as un peu réagi lorsque le strapontin goujat t’a claqué dans le dos : d’un beau geste, tu t’es pelotonnée un peu plus contre la vitre, ton bras gauche venant entourer le droit comme pour le protéger. Tu as respiré un peu plus fort. Ton abandon m’émeut au plus haut point.

Selon les moments, les gens se regardent, beaucoup, ou pas du tout. Gros visage débonnaire casquetté, barbe de trois jours. Tension des sourcils froncés derrière de sévères lunettes. Blondeur tirée à quatre épingles. Face molle au regard vide. Visage à la peau mangée de vérole. Noeud de velours dans les cheveux. Veste en jean élimée. T-shirt à rayures, chemise à carreaux, tailleur rose bonbon. Blouson marine chic au col relevé. Parapluies gouttant. A Saint-Michel, deux indiens, beau sourire moustachu aux yeux noirs perçants, tête ronde au regard avenant, rire amical, fraternité.

Châtelet. Les trois anoraks à roulettes descendent. Un couple hétérosexuel d’amoureux, pourquoi hétérosexuel, s’ils étaient homosexuels je devrais le mentionner pour la précision de la description, de même que l’homme n’est qu’accessoirement une femme, le couple est par défaut hétéro… un couple hétérosexuel d’amoureux s’assoit sur deux strapontins de part et d’autre du couloir, ils s’embrassent sans vergogne sous mes yeux, se caressent les bras, ils se sont rencontrés il y a une demi-heure, pas de pitié. Transparente. Là-bas, de l’autre côté, un jeune homme blond filasse au long nez baîlle, la bouche ouverte.

A côté de moi tu dors encore. Tu es si belle. Tu vas m’accompagner jusqu’au terminus. Pour une fois, quelqu’un va aller avec moi jusqu’au bout, au bout de la ligne, au bout du trajet, au bout d’une histoire. Je te remercie d’être là, avec moi.

Dors, ma douce. Tu es si belle. Ne t’inquiète pas, tu peux te laisser aller sans crainte, je veille sur tes songes, je veille sur ton beau visage si calme, si détendu. Tu as dansé toute la nuit, tu as fait la fête, c’est de ton âge, tu n’as pas compté les heures, peut-être as-tu flirté avec celle-là qui te plaît tant, peut-être a t-elle accepté de danser avec toi, puis elle est repartie avec ses amies, mais tu sais que tu la reverras, tu vas passer un dimanche tranquille à penser à elle, tu as tout ton temps pour récupérer, tu rentres chez toi le cœur plein d’espoir, prête à vivre une belle histoire, tu vas lui téléphoner en arrivant, en attendant tu dors un peu pour être en forme, savoir quoi lui dire, ne t’inquiète pas, je t’aiderai si tu veux, je ne sais pas le faire pour moi, trouver quoi dire, mais pour les autres oui, je te donnerai des conseils pour ne pas commettre les erreurs qui m’ont amenée ici, loin de tout, loin des autres, loin de Véronique, loin de mon passé.

A Réaumur-Sébastopol, les amoureux du Châtelet se séparent, étreinte presque impudique, c’est elle qui descend. Un couple de japonais s’assoit sur deux strapontins diamétralement opposés et se parle à distance, quand le wagon démarre il sont obligés de crier puis il se lève et la rejoint. Le bruit parfois abolit la géographie. Un portable sonne au fond du wagon, et comme un écho, immédiatement un autre, en face de moi. Main à l’oreille, on dirait que les deux téléphonés se parlent l’un à l’autre. Un grand type frisé au physique de rugbyman baîlle, la bouche ouverte. Bon sang, personne ne mets sa main devant la bouche ici !

Mais voilà que tu bouges. Tu te tournes encore plus vers la vitre, tu remontes tes jambes pour te lover dans le cocon de tes rêves. Tes cheveux soyeux suivent le mouvement. Tu es si émouvante que j’en suis presque gênée.

Château d’eau. Sur le quai, de dos, un père donne la main à un sac à dos Picachu plus grand que son gamin, bonne tête le sac à dos, tête un peu bébête. Ouverture des portes. Un groupe entier descend. Entre un petit couple de punks, une vraie caricature, crâne à demi rasé, piercings et cuir de rigueur. Jeunes, très jeunes, les joues toutes rouges. Ils s’embrassent tendrement. Depuis une semaine, je croise beaucoup de gens très beaux. C’est un plaisir des yeux sans borne. Presque un traitement.

Ma douce, ma belle dormeuse, ma perle, ne te réveille pas. Laisse-moi continuer à t’observer, laisse-moi me remplir de ta jeunesse, de ton insouciance, ton sommeil apaise mon tourment, à te regarder j’oublierais presque la folie de ces dernières semaines qui m’ont conduite ici, à la recherche de mon amour perdu, de ma raison de vivre envolée, de mon avenir dissous dans les méandres de quelques lignes d’excuses incompréhensibles, dors mon ange, guide moi de ton souffle serein. Je sens que notre rencontre n’est pas fortuite, je peux t’aider, tu peux m’apporter la paix. Ne te réveille pas, viens avec moi.

Barbès. Boubou multicolore aux pieds tatoués de henné dans les sandales, même par ce froid, même avec cette pluie. Le turban dans le même tissu. Très belle femme.

A Marcadet-Poissonniers, nous ne sommes plus que six dans le wagon.

Tu dors toujours, tu ne surveilles pas, tu sais où tu vas, tu récupères de ta folle nuit, tu sais que là-bas rien ne peut t’arriver d’aussi fort que ce que tu viens de vivre, le début est si intense, ensuite c’est compliqué, il y a forcément un moment où cela devient compliqué, tu dors pour oublier que cela pourrait devenir encore plus fort et de plus en plus intense et même violent parfois, pour oublier ce qui t’attend, tu te reposes de la suite.

Simplon. Le couple avec la jolie fille aux lèvres pulpeuses descend. La prochaine station est aussi le terminus. Je ne veux pas que tu te réveilles, je ne veux pas non plus te laisser. "Porte de Clignancourt, mesdames et messieurs, terminus". Combien de fois ai-je entendu cette phrase !

Tu ne t’es pas réveillée. Les quatre inconnus descendent du wagon. Nous nous engouffrons dans la nuit. Je veillerai sur toi, toute la journée s’il le faut, je sillonnerai cette ligne en autant d’aller retours que tu le voudras.

Jusqu’à ce que tu te réveilles et que tout commence.