L’édition par les utilisateurs non enregistrés est interdite temporairement, en raison du spam.
L'association Wikipen a besoin de vous ! Devenez membre !

Une subtile folie

Un texte de Wikipen.

Je suis parti pour un long voyage, j’ai pris mes bagages et je suis tombé d’un nuage. Le vent m’a déposé en hiver au sommet d’une grande montagne. L’été venu mes habits floconneux ont fondu. J’ai coulé le long des flancs abrupts et j’ai rejoint un des ruisseaux humains qui convergent vers la vallée où se forment les rivières de sang elles-mêmes affluents des fleuves de larmes qui se jettent dans le grand océan d’indifférence.

Là j’ai eu plus de place alors j’ai grandi et puis le reflux de la marée a envoyé mon corps s’échouer sur la grève. Je me suis levé, j’ai marché et j’ai vu une magnifique pyramide. Une pure merveille qui mit mes sens en éveil.

À l’entrée j’ai rencontré le Sphinx. Il m’a demandé quel est le point commun entre la roue et l’amphore, c’est-à-dire quelle est la seule chose qui les rend utiles ?

Je l’ai ignoré, j’ai vu de la lumière alors j’ai poussé la porte et je suis entré. J’ai senti l’odeur de renfermé, j’ai touché la pierre lisse et froide, j’ai vu les clefs de voûtes et l’autel, j’ai entendu la musique et puis j’ai goûté une mangue douce et sucrée. J’ai rencontré l’éducation, une vieille dame aux cheveux gris qui sentait l’eau de Cologne. Elle m’a promis de m’aider et afin que jamais je ne me perde dans les dédales de la pyramide, elle m’a donné la dialectique en guise de fil d’Ariane.

J’ai longtemps erré, émerveillé face aux splendeurs passées. J’ai assidûment contemplé les sculptures et les peintures, l’art et les lettres, j’ai flâné dans la grande bibliothèque et puis j’ai rencontré la douleur.
J’ai senti les relents de putréfaction, j’ai touché la chair calcinée, j’ai vu les balafres et les cicatrices, j’ai entendu les complaintes des prisonniers, et puis j’ai goûté le sang de la rivière poisseux et amer. J’ai suivi les funambules sur la corde raide malgré le danger. On m’avait dit que la chute était vite arrivée mais j’ai réussi à l’éviter.
Ensuite j’ai rencontré la vérité, un fantôme tout de blanc drapé qui échappait à mes sens. Elle m’a amené dans les profondeurs de la pyramide pour me montrer la certitude. En fait une toile d’araignée au plafond dans un coin de l’hypogée. Des tas d’insectes y étaient piégés.

Cela m’a fatigué et alors que j’allais me coucher, j’ai rencontré un archéologue armé d’une loupe et d’un pinceau. Il m’a dit qu’il recherchait des souvenirs d’indigènes. Je l’ai suivi quelques heures sans trop savoir pourquoi et puis je me suis endormi l’esprit troublé. Ai-je rêvé la mort et l’envie de tuer ?

Lorsque je me suis réveillé j’ai vraiment cru encore rêver. Dans l’ombre en pleine lumière, je rencontre des rimes et elles m’avouent déprimer. Sur le sol elles étalent les restes fanés de leurs pétales. Puis elles les fractionnent tels des fractales. Elles me demandent pourquoi elles seraient forcément toujours à la fin ?

Je ne sais quoi leur répondre, un doute persiste, alors je vais voir les définitions. Une horde sauvage aux mille et un visages qui chasse sans relâche les incarnations de la communication. Minuit c’est midi, le bien c’est le mal et cette pyramide qui commence à se fissurer. Que faire, où aller ? Je décide de rendre visite au besoin. Il me dit qu’il n’est vraiment pas synonyme de nécessité. Et tous ces fantômes qui me harcèlent. Qu’en faire, à qui les laisser ? Suis-je prisonnier de cette pyramide qui me semblait dorée ?

Je vais voir le jugement au tribunal. Il se présente en tant que conscience. Elle est assise au centre avec à sa droite le procureur – la raison – et les fantômes qui jouent les greffiers. Au banc des accusé la volonté, jugée par le grand jury composé d’anciens dieux empaillés. Ainsi font, font, font trois coups de marteau et puis s’en vont.

Je me retrouve à nouveau face au Sphinx. Dans ma tête les idées ne se bousculent pas, c’est le vide total. Finalement cela tombe bien, la réponse est acceptée. Désormais je vois la mascarade, les jeux du cirque, les reliques, le forum et le colisée. La pyramide s’est effondrée et à la place, enfouies sous une fine couche de poussière grise, s’étendent les ruines d’un vieux temple. Là je distingue une entrée cachée, la porte qui mène vers un nouveau monde à explorer.

En premier je rencontre les apparences. Elles me disent être versatiles et trompeuses par nature. Je les crois volontiers lorsque j’observe le capharnaüm qu’est ce lieu délabré. Dans un coin est assise l’illusion qui s’agite frénétiquement. Que d’énergie dépensée pour tous ses sortilèges Et soudain les murs transpirent, les fantômes envahissent les ruines. Moi observateur extérieur. Moi être intérieur.

Je rencontre la schizophrénie, elle se dit mon amie. Elle me dit viens ! Délivrons le suspect numéro un. Ne t’inquiète pas les gardiens se sont endormis, ils ne nous feront rien. Enfin, un soupir et puis plus rien. Je me réveille à l’hôtel qui surplombe les ruines du vieux temple. Dans mon lit, mon amour, la volonté. Nous sommes tous les deux enlacés. Elle me dit que si je ne crois pas alors elle pourra tout exaucer. Elle me susurre à l’oreille que la vérité est décédée et que j’ai tout à gagner à m’élever. Elle m’offre une paire d’ailes et me pousse à décoller. Désormais je pense, j’ai trouvé un maître pour la sagesse m’inculquer.

Je découvre alors les joies de l’altitude. Vues du ciel toutes ces ruines forment une étrange mosaïque. Les traces laissées par des pas inconnus dessinent des arabesques. Toutes ces écritures me rappellent les fantômes que j’avais rencontrés.
Je mets des lunettes roses sur mon nez et je vois des ruines pastelles et sucrées.
Je mets des lunettes bleues sur mon nez et je vois des ruines profondes et contrastées.
Intriguée l’émotion vient me trouver. Elle me demande si je préfère l’esprit classique ou romantique. Je lui réponds que je préfère trouver le moyen de les allier. Elle me dit alors d’aller voir la réalité. C’est un pseudonyme, par mesure de sécurité. À l’entrée je demande donc la qualité. Elle me reçoit entre deux interviews pour la télé. Sans la juger je la perçois bien, c’est un événement heureux ou triste lors duquel le sujet prend conscience de l’objet.

Je décide de la laisser car elle est très occupée. Au milieu des ruines du vieux temple je rencontre la joie, le bonheur et la liberté. Je pense qu’il est temps pour moi de partir rencontrer le but. Là, parmi les colonnes effondrées se trouvait jadis la panacée. Je trouve un bâton de marche qui accepte de me supporter. C’est parti mon ami, ensemble nous allons voyager. Nous allons emprunter les problèmes pour arriver aux solutions. Il nous reste peu de temps tu sais, bientôt les affres nous auront rongés, bientôt à la mort il nous faudra songer.

J’ai rencontré l’humanité, cette immensité composée des nuages, des neiges et des glaciers desquels procèdent les ruisseaux. Elle me dit que se reproduire, pour la pérennité, n’est pas une garantie, en revanche l’éveil des consciences oui. Elle me dit que je suis moi, que je suis vous, que je suis nous. Que vous êtes tous pareils et que je suis comme vous. Que nous sommes tous l’un et le tout. Et me voici revenu à mes origines, là haut, au sommet de la grande montagne. La panacée est là, gelée. Elle se diffuse au fil des étés en chaque individu qui naît. Elle m’invite à retourner là où se dressent superposés et sans souci de vérité la pyramide et les ruines du vieux temple.

Là bas je rencontre le zèle qui me présente la rhétorique, ils me disent que maintenant j’ai compris. Allez c’est parti je prend la parole depuis l’autel.

Écoutez-moi fidèles et infidèles. Mais la vanité, la conscience, la vérité et la raison chantent à l’unisson. Leurs émissaires dociles ont préalablement placé des sourdines dans les trompettes de la volonté qui tente vainement de rallier les éternels indécis. Le résultat finit par tomber, le jury est clair et pour l’assemblée c’est décidé, je suis aveuglé par la folie. Il ne me reste plus qu’à cheminer seul et comme, un dernier souffle, un dernier plaidoyer avant de me retourner, je m’exclame en profitant d’un bref silence de mort :

- « Une folie certes mais une subtile folie »