Une unique condition
Un texte de Wikipen.
Pourquoi tout le monde me regarde ? Non ce n'est même pas ça, c'est plutôt, tout le monde me dévisage ! Pourquoi ces regards insistants en permanence ? Est-ce les dreadlocks qui les bloquent ? Est-ce mon teint ébène qui les amène ? Est-ce mon style, ma touche qui les rend farouches ? Qu'est-ce qu’ils pensent quand ils me toisent des pieds à la tête ? Qu'est-ce qui leur traverse l'esprit ? Je ne sais pas et je n'ose pas trop présumer...
C'est mon quotidien, c'est ma condition comme on dit. Je suis habitué, depuis que je suis tout petit c'est la même rengaine. Les parents savent très bien cela. Faut bosser trois fois plus pour gagner deux fois moins. « Tu verras mon fils faudra t'accrocher » disait mon père. Quand je marche dans la rue et que j'entends « Vas-y Bamboula, rentre chez toi » « Retourne dans ton pays… » ce n'est pas une blague. Je vous jure, si vous saviez le nombre de fois que je l'ai entendu. Je n'ai pas de haine contre eux finalement, je ne vais pas me comporter comme ceux que je condamne, il faut être cohérent.
- « Ouais toi là, arrête-toi ! »
En général je les ignore. Ils ne valent pas la peine qu'on s'intéresse à eux, à leur bêtise. Je suis sûr que certains, drapés dans leur racisme latent, n'attendent que la haine en retour de leurs provocations. Ainsi ils se confortent et s'enfoncent d'autant plus dans les limbes de l'obscurantisme. C’est pas partout comme ça et c’est pas tout le monde hein ! Croyez pas que je généralise mais tout de même c'est trop fréquent, c'est trop souvent et les contrôles de police trop réguliers.
- « Jette ça ! Ta pièce d'identité elle est où ? T'en as pas ? »
- « C'est ma cigarette roulée j'ai le droit ! » Je ne jette rien du tout.
- « Montre tes papiers ! Il est où le shit ? T'as pas intérêt à faire le malin je te préviens ! »
Pourquoi quand on est noir on est forcément un fumeur de ganjah ? C'est le stéréotype rasta qui est comme ça ? Je suis noir alors je suis suspect, je suis certainement clandestin et je me drogue et puis c'est bien connu je suis violent aussi. C'est n'importe quoi. Pendant un an je prenais le train de banlieue pour aller bosser près de gare du Nord. Trois à quatre fois par semaine je me faisais contrôler, arrêter par les flics et même des fois emmener au poste pendant quatre heures. Pour rien, et le pire c'est que c’était toujours les mêmes patrouilles, les mêmes keufs qui m'arrêtaient alors qu'ils me connaissaient très bien puisqu'ils me voyaient quasiment tous les jours. Si c'était pas pour me faire chier franchement je vois pas...
- « Babacar N’diaye ! C’est ton vrai nom ? »
Une fois je roulais en voiture avec deux potes, un Antillais et un Parisien bien blanc. On était tous sapés la classe. C'est moi qui conduisais. Je me suis arrêté au feu rouge à l'angle de l'avenue de Clichy et du boulevard des Batignolles. J'ai redémarré au feu vert et hop ! Gyrophare, descente musclée. Arrêtez-vous là et montrez vos papiers d'identité ! J'ai vu ça qu’une fois dans ma vie mais ils m'ont collé une amende pour avoir grillé le feu rouge. Et le pire c’est qu'ils ont demandé à mon pote blanc ce qu'il pouvait bien faire avec nous et qu'il fut le seul à ne pas être contrôlé !
- « Ok vas-y sors le shit on sait que tu en as. »
Avec les flics rien ne sert de jouer les malins, ils sont trop prévisibles. Suffit d'être sympa même si on ressent le désir de mordre. Je leur donne une petite boulette de shit, même pas un demi-gramme. Avec ça ils se disent que tu coopères donc ils te font moins chier. En fait je suis résigné quand je les rencontre je sais comment ça va se passer, je les connais par cœur. Quand être noir est un statut, être blanc en est un autre ! Et encore en France j'ai pas à me plaindre, une fois j'ai été en Jamaïque et là-bas être blanc est plus qu'un statut c'est un trône.
- « Tu vois ! T'as que ça hein ? Allez on t'emmène ça va pas durer longtemps »
Et voilà, une heure au poste pour un joint. Je suis sûr qu'en plus ces maudits poulets sont fiers d'eux. Ils se disent qu'ils limitent le trafic alors que des tonnes de marijuana passent comme des lettres à la poste, c'est pathétique. J'aurais dû rester qu'une demi-heure au commissariat mais ils m’ont dit qu'ils me gardaient une demi-heure de plus juste comme ça...

