Une vie de passion et de plaisir
Un texte de Wikipen.
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Premières lectures
Nul ne sait pourquoi Mohammed Ould Sidi et Antanadronnissopoulos Djazk ont réussi à s’entendre si bien et de mieux en mieux au fil des ans malgré la prise de décision de Djazk de partir en Chine. La mort de Mohammed durant son séjour à Pékin alors qu’il était à la recherche de son propre père fut un coup dur qu’il surmonta seul. Le réconfort de la lettre que Mohammed avait écrite à son attention n’était qu’une substance sans vie et Djazk n’eut aucun corps à serrer contre son cœur. Il se souvint alors des merveilleuses découvertes qu'il fit grâce à cet homme qui était devenu son parrain.
- « Mon premier livre fut celui que Mohammed m’a prêté. Une version pour enfant des Contes des mille et une nuits. Être digne de confiance est un cadeau démesuré pour un enfant de cinq ans. J’ai eu le droit de l’emporter. Ma ténacité à l’obtenir avait payé. Il me restait à palier à mon analphabétisme. Comment aurais-je pu avouer à Mohammed que je ne savais pas lire ? À cet âge-là je l’avais idéalisé et du haut de son piédestal j’étais persuadé qu’il me refuserait son aide et qu’il me renierait d’avoir pu ainsi le décevoir par mon inculture. Je mentais de peur de passer pour un ignorant. Il me fallut trouver un autre maître. Mon frère Fayzanos se devait de m’apprendre depuis que je connaissais son secret. Pour que le quartier ne sache qu’il pissait encore au lit, il m’apprit à lire. »
- « Ces "contes" furent le seul livre que Mohammed me prêta car je ne lui rendis jamais. Alors que je l'avais parcouru seul plus de cinq ou six fois, je suis allé pour la première fois au cinéma. Le livre en mains, je me suis aperçu de retour à la maison que je l’avais oublié sur le siège où j’étais assis avec Fayzanos et en allant que mes recherches endiablées devenaient surréalistes, ma dignité s’égara dans cette salle obscure ; et ce fut la dernière fois que le cinéma m’accapara, cet art m’ayant fait perdre l’essentiel et je risquais aussi de perdre la relation privilégiée que j’avais avec Mohammed. Je n’ai jamais osé lui dire. Il me titillait parfois. »
- « Mohammed me demandait de temps à autre que je lui raconte ce que j’avais lu. Mon excellente mémoire m’aidait et rapidement je bifurquais sur des événements qui se déroulaient en marge des contes et que j’embellissais de ma naïveté enfantine sous les yeux rieurs de mon auditeur attentif. Il ne sut la vérité que neuf mois plus tard, le jour où dans son atelier lumineux je vis le livre perdu posé sur l’accoudoir de son fauteuil. Je reconnaissais la couverture arrachée par endroits et les pages cornées par mégarde et par moi-même. En pleurs je lui ai avoué le drame intérieur de ma culpabilité innocente. Il me serra contre lui et regretta mon idée, saugrenue à ses yeux, de résumer notre relation à un objet, fut-il un livre. Il me fallut deux semaines entières avant d’oser affronter son regard enchanteur qui ne pouvait me pardonner puisque d’après lui je n’avais commis aucune faute. Ne tenant pas compte de ses propositions ultérieures, plus jamais je ne lui ai emprunté un seul ouvrage. La vie a repris le dessus et ce livre ne quitte plus ma mémoire. »
- Le don
- « Mohammed me demandait de temps à autre que je lui raconte ce que j’avais lu. Mon excellente mémoire m’aidait et rapidement je bifurquais sur des événements qui se déroulaient en marge des contes et que j’embellissais de ma naïveté enfantine sous les yeux rieurs de mon auditeur attentif. Il ne sut la vérité que neuf mois plus tard, le jour où dans son atelier lumineux je vis le livre perdu posé sur l’accoudoir de son fauteuil. Je reconnaissais la couverture arrachée par endroits et les pages cornées par mégarde et par moi-même. En pleurs je lui ai avoué le drame intérieur de ma culpabilité innocente. Il me serra contre lui et regretta mon idée, saugrenue à ses yeux, de résumer notre relation à un objet, fut-il un livre. Il me fallut deux semaines entières avant d’oser affronter son regard enchanteur qui ne pouvait me pardonner puisque d’après lui je n’avais commis aucune faute. Ne tenant pas compte de ses propositions ultérieures, plus jamais je ne lui ai emprunté un seul ouvrage. La vie a repris le dessus et ce livre ne quitte plus ma mémoire. »
- « Lorsque tu lis un livre prodigieux et trouves qu’il est le meilleur de tous ceux que tu as lus, c’est comme si tu étais au sommet d’une montagne, voyais les autres sommets au loin et que tu étais incapable de te rendre compte qu’il y en avait de plus hauts même parmi ceux que tu as déjà escaladés ; mais ce n’est pas sur ceux-là que tu es, et les sensations formidables que tu as eues là-bas te parviennent morcelées et avec retenue. Tu jouis de l’excellence de l’endroit présent et tu as envie de t’unifier à la magnificence qui émane de lui et que tu ressens. Tu veux fusionner avec ce livre qui prend vie à travers toi. »
- Le don
- « Lorsque tu lis un livre prodigieux et trouves qu’il est le meilleur de tous ceux que tu as lus, c’est comme si tu étais au sommet d’une montagne, voyais les autres sommets au loin et que tu étais incapable de te rendre compte qu’il y en avait de plus hauts même parmi ceux que tu as déjà escaladés ; mais ce n’est pas sur ceux-là que tu es, et les sensations formidables que tu as eues là-bas te parviennent morcelées et avec retenue. Tu jouis de l’excellence de l’endroit présent et tu as envie de t’unifier à la magnificence qui émane de lui et que tu ressens. Tu veux fusionner avec ce livre qui prend vie à travers toi. »
Un lieu unique
Ce lieu de l’enfance de Djazk dont il a souvent rêvé et dont il s’est souvenu sa vie entière était synonyme de bonheur, d'« un bonheur erratique et discontinu comme un vieux souvenir idéalisé.» Il se sentait en harmonie avec cet endroit et cela lui faisait croire qu’il était en harmonie avec le monde. Il était alors surtout en harmonie avec lui-même. Il s’agissait du jardin muré de Mohammed Ould Sidi avec ses orangers, ses citronniers et sa fontaine d’eau glacée qui jaillissait d’une source que ce dernier avait lui-même trouvée d’après des indications d'un plan acheté sur un marché d’Athènes.
- « C’est en espérant trouver cette source que Mohammed avait acheté cette propriété qui avait été belle mais laissée à l’abandon depuis sept ou huit ans. Je me suis toujours demandé pourquoi Mohammed préférait faire le tour plutôt que de casser le mur qui le séparait de ce petit coin de paradis. Depuis l’atelier de Mohammed, il fallait sortir dans la rue, prendre à gauche, aller jusqu’à la mercerie Madame - c’est ainsi qu’elle s’appelait à cette époque. Puis il fallait emprunter une rue si étroite que j’ai réussi à toucher les deux murs en même temps en écartant les bras alors que j'avais à peine cinq ans. Vingt mètres plus loin une petite grille ornementale entrouverte et coincée nous obligeait à nous contorsionner avant d’atteindre ce lieu de plénitude d'où les oiseaux s'enfuyaient à notre arrivée. Les heures y étaient douces jusqu’à ce que le soleil se contorsionne afin d’y naître éparpillé. »
- Le don
- « C’est en espérant trouver cette source que Mohammed avait acheté cette propriété qui avait été belle mais laissée à l’abandon depuis sept ou huit ans. Je me suis toujours demandé pourquoi Mohammed préférait faire le tour plutôt que de casser le mur qui le séparait de ce petit coin de paradis. Depuis l’atelier de Mohammed, il fallait sortir dans la rue, prendre à gauche, aller jusqu’à la mercerie Madame - c’est ainsi qu’elle s’appelait à cette époque. Puis il fallait emprunter une rue si étroite que j’ai réussi à toucher les deux murs en même temps en écartant les bras alors que j'avais à peine cinq ans. Vingt mètres plus loin une petite grille ornementale entrouverte et coincée nous obligeait à nous contorsionner avant d’atteindre ce lieu de plénitude d'où les oiseaux s'enfuyaient à notre arrivée. Les heures y étaient douces jusqu’à ce que le soleil se contorsionne afin d’y naître éparpillé. »
Des livres à foison
C’est Mohammed Ould Sidi qui a donné à Djazk le goût des livres bien que n’en possédant pas assez lui-même pour appeler cet ensemble une bibliothèque. Il emmena Djazk chez son ami d’enfance, Lysandre Dasù, afin de lui montrer la taille impressionnante que pouvait atteindre la bibliothèque d'un bibliophile. Ce soi-disant mécène, qui se disait écrivain professionnel et qui n’était qu’écrivain public, a vite déçu Djazk qui le trouvait prétentieux, exécrable, imbu de sa personne. Surtout, il se prenait pour le nouvel Homère. Il arrivait même à dire parfois qu’il se sentait supérieur de par la connaissance qu’Homère avait en défaut. Il pensait que peu de ses textes étaient publiés parce que son talent était en avance sur son temps. En réalité, son hermétisme arrêtait le moindre éditeur. Alors Mohammed, voyant leurs rapports infructueux voire belliqueux, amena jusqu’à la grande bibliothèque d’Athènes son protégé sur son vélo avec peu de rayons et aucun frein. L’arrivée fut mémorable et bruyante.
- « Une fois à l’intérieur, je m’y suis senti comme dans le ventre de sa mère. C’était un endroit marquant de mon avenir en formation. Je me voyais déjà bibliothécaire, en train de faire le choix des ouvrages à acquérir que je pourrais lire gratuitement et avant tout le monde. »
- Le don
- « Une fois à l’intérieur, je m’y suis senti comme dans le ventre de sa mère. C’était un endroit marquant de mon avenir en formation. Je me voyais déjà bibliothécaire, en train de faire le choix des ouvrages à acquérir que je pourrais lire gratuitement et avant tout le monde. »
Rencontre furtive avec Nikos Kavvadias
En juin 1955, lorsque Djazk habitait encore Athènes, il alla exprès devant la maison de l’écrivain Nikos Kavvadias, il attendit qu’il sorte dans le but de lui parler de son enthousiasme pour son œuvre, il le regarda sortir la tête couverte d’une casquette, les pieds nus et le cigare au coin de la bouche, il le fixa quelques secondes le temps de faire le tour de ce qu’il pouvait lui dire et qui rendrait l’instant agréable et fertile avant de se trouver gêner et de lancer son regard vers un lieu inoccupé par une telle présence, il aperçut un groupe d’hommes qui riaient aux éclats et se demandant ce qui pouvait les rendre si gais, il ne vit pas Nikos Kavvadias disparaître physiquement à tout jamais de sa vie. Djazk salua chacun de ces hommes d’un triste sourire et, envahi par le même vide que lorsqu’il était entré pour la première fois dans une bibliothèque débordant de livres dont chacun d’eux lui montrait ses propres manques, il prit le chemin du vieux port afin de plonger et de nager jusqu’à ce que la fatigue lui demande de rentrer chez lui dormir une journée durant.
Une relation privilégiée
Les extraits qui suivent proviennent du livre Le don.
- « Le jour où je devins le filleul de Mohammed, les mots qu’il prononça lors de cette cérémonie non officielle se gravèrent en moi et y resteront à jamais : "Allah, Tu m’as confié cet enfant qui est athée et qui reste Ton enfant. Nous tous réunis en ce jour symbolique nous Te confions sa vie. Que son intelligence progresse dans la découverte de la vérité. Que ses mains servent à transformer le monde. Que ses yeux ne se ferment jamais sur la misère. Que son coeur s’ouvre à l’amour de tous." Cet idéal me dépassait et me dépasse de plus en plus. Je comprenais mon guide lorsqu'il me montrait au loin des ambitions que je n'avais pas comme "La plus belle oeuvre que chacun puisse accomplir est sa propre vie" mais je manquais de souffle pour le suivre dans ces vallées escarpées. Sachant que je n'en demandais pas tant à ma vie, je sentais déjà qu'un jour nos pas ne fouleraient plus le même sol. »
- « Mohammed m’accueillait avec ce genre de propos : "Djazk, cher compagnon de route, quelle sera notre prochaine corrélation ? Le sortilège commun ? L’inintelligible foi ? Qu’encenses-tu ?" Tandis que je formulais une phrase dans ma tête, il ajoutait : "Nous ne sommes pas nés pour attendre d'avoir le temps." et je devenais livide. Puis Mohammed riait aux éclats, m’ouvrait ses bras et attendait que je me jette contre son corps pour me tapoter l’épaule pendant que je lui disais que je l’aimais. Alors il me disait qu’il m’aimait. J’écoutais ces mots avec bonheur. À cet instant son respect à mon égard montrait son intensité et je l’aurais déifié s’il m’en avait laissé l’occasion. "Tu es un fennec perdu chantant dans une oasis au ciel étoilé. Il te faut retrouver ton propre chemin et ne pas suivre la caravane mais ta nature profonde même si personne ne te devance." »
- « Mohammed savait se vider de lui-même pour s'emplir d’Allah. Moi qui ne croyais pas je ne comprenais rien. Comment croire quand on ne croit pas ? Savoir qu'on ne comprend rien par soi-même est une étape indispensable qu'il appelait humilité. Quand, sur son tapis de prière il s’agenouillait j’avais honte de mon rapport au monde, alors je mettais un genou au sol et j’essayais, sans succès, de trouver une des clés de l’univers. »
- « Heureux les humbles esprits ! L’humilité me convient maintenant. Avant je croyais qu’il suffisait de réfléchir pour influencer le monde vers plus de justice, puis j’ai cru qu’il suffisait d’agir. Je croyais que la justice était un but, comme la beauté, le bien, l’amour. Que ces buts n’en formaient qu’un. Mon sentiment actuel est double. C’est un mélange de conscience qu’on ne peut pas tout changer par soi-même et de foi en un sens de l’évolution de la nature qui peut se passer de l’humanité, de la Terre et même de notre univers. L’humilité semble à son paroxysme. Il semble que la vie soit une nécessité qui n’a peut-être pas d’autre but que de se perpétuer (et de se tuer à perpette). Il semble que notre univers tende vers une auto-connaissance de lui-même. Peut-être que notre univers, même infini, même éternel, n’est qu’un maillon d’une chaîne d’univers. Peut-être que l’un de ces univers a atteint cette auto-connaissance de lui-même, et donc une connaissance de l’ensemble de cette chaîne d’univers. Peut-être que dans l’un des ces univers (le nôtre par exemple) le temps s’écoule dans la direction opposée à notre temps, et que les causes deviennent des conséquences ! Peut-être que la vie, et notre univers, et l’ensemble de tous les univers pouvant exister n’ont aucun sens et que leur but est leur propre existence. Sûrement mourra-t-on avant de le savoir, dans l’hypothèse où la mort est une fin finie et non pas un commencement fini ou infini. Malgré toutes ces hypothèses et incompréhensions, je ressens au fond de moi quelque chose d’insondable qui me dépasse et me donne comme maître-mot - comme disait Mohammed - le respect. Nous valons ce que valent nos relations avec les autres. »
- « En souriant, Mohammed me disait : "J’aime tes envolés lyriques cosmiques, concrètes et qui me font toujours découvrir des recoins de la réalité dont je ne soupçonnais pas l’existence. Je suis d'accord avec tout ce que j'ai compris de ce que tu as dit. Il m'apparaît depuis longtemps que ce qui importe chez les autres, c'est ce qu'ils éclairent de soi-même et qui resterait informulé, voire inconscient, sans les rencontres. Les corps en mouvement ont plus de profondeur que tous les discours. L'âme s'exprime mieux dans le silence." Je n’étais pas d’accord avec lui. J’avais besoin de moment de silence mais je décrivais mieux les méandres de mon intériorité dans le brouhaha d’une foule en folie incapable de rester inerte. »
- « Sinon, il m’arrivait parfois de prier dans le vide. De moins en moins souvent et de moins en moins longtemps. Je m’endormais comme une masse dès que je fermais les yeux. Il me fallait de la lumière. Au début je priais pour demander quelque chose. Mohammed m’a expliqué qu’il y avait d’autres façons de prier. »
- « Parfois croire m’aurait satisfait davantage, mais on ne se refait pas. Au mieux, je me rendais compte que la foi serait a priori plus reposante. Mohammed me disait : "La foi élargit le regard intérieur, alors que l'intelligence cérébrale le découpe, le morcelle et finit par l'annihiler." Encore faut-il croire. Est-ce une chance de croire ? Je me limitais mon raisonnement à la vie et concluais qu’un être vivant était toujours plus que l’agglomération de ses parties. »
- « Mohammed tentait de m’aider : "Oui, c'est une chance de croire, mais je ne sais pas comment la provoquer. Certains disent qu'ils l'ont demandée et qu'ils l'ont reçue. Moi je ne me rappelle pas comment ça m'est tombé dessus, je sais seulement que j'ai accédé à la foi à 28 ans, à la foi qui n'exclut pas le doute mais ne s'y arrête pas... En ce qui te concerne je t'admire d'avoir tant d'occupations et d'être encore ouvert à l'Invisible et de déjà savoir en ton for intérieur que le monde et les humains valent mieux que ce qu'on en voit." »
- « Depuis la mort de ma mère, Mohammed était toute ma famille. Ainsi il m’évitait de devenir un nain émotionnel et intellectuel. »
- « "Djazk, je vois qu’en ce moment tu aimes les messages succincts… mais multipliés !" Afin de me répondre en évitant l'écueil des mots il formulait de brèves phrases aux ramifications multiples qui s'épanouissaient en silences. »
- « Une des rares fois où une conversation entre Mohammed et moi débouchait sur Thanos, mon parrain affligé par mon ressentiment me demanda : "Je sais de façon intellectuelle qu'il est ta douleur, cependant comment pourrais-je apprécier de te voir tel que tu hais ?" »
- « Un jour que je me promenais avec Mohammed dans les rues d’Athènes, nous avons croisé une superbe jeune femme, mi-suédoise, mi-américaine et pas mijaurée, avec un décolleté vertigineux. Elle souriait en regardant tous les hommes qui y plongeaient avec gourmandise. Je me suis dit que si je ne faisais pas comme eux, j'allais recevoir une paire de claques. J'ai plongé. C'était magnifique! »
- « Moi aussi, dit Mohammed, les femmes du port, de mauvaise vie comme on les appelle, me ramenent à ma ‘’chair’’ nature humaine. Il laissa mes émotions s’estomper et à la nuit tombée il m’apprit aussi ce qu’était un génocide et il conclut que la culture ne nous protégeait ni de notre besoin animal, ni de notre propre barbarie. »
- « Je remerciais chaque jour Mohammed pour ses citations et son goût des phrases courtes, subtiles et bien charpentées. Certaines m’affligeaient... Non ! Elles m'enthousiasmaient par leur souci de vérité et m'alourdissaient par la vérité qu'elles montraient, démontraient, surmontaient. D’autres se transformaient rien que pour moi en canapés spirituels confortables ornés de coussins de réconfort. Et ce jour là je partis avec celle-ci sous le crâne : "Celui qui a revêtu, telle une robe nuptiale, l'affliction bienheureuse et comblée de grâce, connait le sourire spirituel de l'âme" d’André de Crête, célèbre pour son Canon. »
- « De mon côté je notais le nombre de morts d’animaux de ma connaissance et par souci de subjectivité j’ai ajouté dès le premier jour une sous-catégorie "humains". Morts de faim, de soif, de différentes maladies, par suicide, par accident de voiture, par l’alcool, etc. J’ai vite remarqué que nous ne savions prendre soin de nous-mêmes que partiellement. »
- « Mohammed de son air moqueur, voyant l’importance que j’accordais à l’écriture et que je ne parvenais à assimiler le Coran, me reçu un jour avec ces paroles : "Je n’ai pas de nouvelles bonnes nouvelles à t’annoncer. Elles ont toutes déjà été dites et écrites. Non ?" »
- « En principe, les silences de Mohammed quant à mes écrits valaient enthousiasme, acquiescement… ou peut-être mauvaise compréhension inconsciente de sa part. On a tous un tel fatras en tête avec nos envies, nos préjugés et nos limites. La remise à zéro de nos âmes est impossible. Dans tous les cas de figure, je lisais sur son visage un véritable plaisir que de parcourir mes mots motivés et choisis avec conviction. »
- « Un jour en rentrant de la bibliothèque Mohammed passa son bras par dessus mon épaule et me dit: "Ta gentillesse me fait penser à celle de cet homme à Assouan qui avait une propriété mal entretenue où les arbres et arbustes s’étaient réfugiés. Il aidait ses voisins, dont je faisais partie, à couper l’herbe des pelouses et entretenir les haies dans son quartier sauf chez lui car sa récompense était le sourire qu’on lui faisait." »
- « Il est toujours étonnant à mes yeux de ne pas être musulman chrétien ou juif ou d’une autre religion et d’être autant fasciné par les textes sacrés,… et de toujours y trouver de nouvelles réponses à de nouvelles questions. »
- « Encore quelques mots sur ce sujet ! Je me demande si la phrase « Respectez-vous les uns les autres ! » ne traduirait pas mieux la phrase de la Bible : "Aimez-vous les uns les autres !" Ce commandement évangélique me semble utopique. Il me semblerait évident si j’arrivais à croire en la résurrection de la fin des temps. Je me dis que parmi la multitude des univers possibles, l’un d’entre eux permettrait à la vie de suivre le chemin de la vérité… Donc dans cet ultime univers, la vie parviendrait à faire revenir les morts à la vie. Peut-être même les non nés ! Peut-être même les non conçus (c’est mon leitmotiv) ! Et ainsi mettre la mort à mort ! Et ainsi, non seulement pérenniser la vie, mais la faire perdurer. Dans ce cas, il serait judicieux de se dire, a priori, que chacun peut faire comme bon lui semble, puisque d’autres travaillent à l’établissement d’une telle situation, parfaite. Il me paraît que cette perfection ne serait possible que si chaque être conscient agit en ce sens. Tant que tous ne seraient pas à l’unisson dans l’union, l’effort (pour suivre sa pente en la remontant) des croyants serait limité et ne ferait qu’indiquer la direction sans atteindre le but. Effort qui pourrait se transformer, chez les croyants, en une facilité déconcertante s’ils atteignaient une foi d’une profondeur insondable, insécable, incommensurable. Ce goût d’éternité semble pouvoir être ressenti dès que nous suivons le Chemin. La force d’un tel évènement est qu’il dépend de nous et qu’il nous laisse acteur de notre propre liberté, d’après ce que j’en comprends. Les sacrifices (ou plutôt ce qui apparaît comme tel aux non croyants) des croyants m’apparaissent neutres si cela ne fait pas prendre conscience aux non croyants de leur propre état de servitude. Il est difficile de suivre la voie d’une sainte personne. Il est même inutile de suivre une abnégation aussi extrême. Les violences que nous nous infligeons volontairement nous-mêmes agissent à l’opposé de nos vœux. C’est pour cela qu’il est difficile de trouver la voie adéquate. S'il a eu lieu, le sacrifice imperfectible du Christ est au mieux à mes yeux le dernier tolérable et utile. La force de ce sacrifice dépasse son existence puisqu'à la fois, il expie tous nos actes manqués, passés, présents et à venir, et en plus il nous permet de ne pas nous morfondre ad vitam aeternam, de ne pas nous (croyants et incroyants) maudire, et nous permet de garder la tête haute parce que nous pouvons à chaque instant avancer vers la lumière symbole de l’entité suprême, ce cœur de l'indéfinnisable et indispensable vie. La difficulté est de respecter autrui tout en se respectant. L’incompatibilité est souvent de mise. La solution est pourtant trouvable. Alors la personne la plus utile est celle qui comprend le mieux l’incongruité de notre situation. Pour moi, il allait de soi que Mohammed était cette espèce d’ange gardien. »
- « Mohammed aimait me répéter que "l’exemple n'est pas le meilleur moyen de convaincre, c'est le seul !" Unis par nos différences, je préférais la connivence à l'osmose. Il me remerciait pour mes indéfectibles précisions amicales que j’aurais aimé écrire sur des feuilles d'or. Mais ce qui me désolait était de ne pas faire partie d’une communauté, d’un groupe. Ma solitude parfois me pesait. Je me serais fait des amis en politique mais je me contentais comme beaucoup de ne pas m’impliquer alors que moi je n'avais aucune excuse puisque je ne connaissais pas le poids du quotidien. »
- « Mohammed me ramenait chaque jour à mon rapport à la religion. Aussi, lorsque j’ai exprimé à haute voix que la probabilité d’être né à Athènes plutôt qu’ailleurs jouait en faveur de mon athéisme Mohammed me répondit "Aurais-tu pu naître ailleurs ?" et il transformait une quantité négligeable en une volonté divine. Il ajouta : "Je serais bien resté dans le Silence mais je ne voulais pas t'inquiéter par ce que tu pouvais lire dans mes yeux, ni sur mon regard sur toi, ni sur celui sur les autres ou sur moi-même." »
- « À l’époque je rédigeais une déclaration universelle des droits des Animaux avec la ferme intention de poursuivre par une déclaration universelle des Végétaux avant de m’attaquer à une déclaration universelle des Minéraux. Mon élan tomba dès que j’entendis Mohammed me souffler en douceur à l’oreille : « Atteins la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude" disait Lao Tseu. Alors je suis retourné à ma flemme. »
- « Lorsqu’il me voyait boire des boisons interdites par le Coran, il haussait les sourcils et attendait pour hausser aussi les épaules que je lui répète ce que je lui avait mille fois répété et que j’avais entendu dix mille fois : "L'alcool rend l'eau potable." »
- « Mon enfance a été en perpétuelle crise de foi soufflée d'incroyances. Alors j’improvisais à chaque instant. Fatigant par moment. Et puis je ne savais plus où caser toutes ces questions qui tournaient en moi comme des cris et des pleurs qui enflaient puis guérissaient. Croire en quelque chose qui nous dépasse ? Je croyais en toutes ces remises en question qui me dépassaient mais ne me délivraient pas. J’étais enfermé en moi-même. Et en même temps, j’avais l’impression de suivre des courants de pensées qui m’aidaient à avancer. Le but est le cheminement, mais avancer pour avancer ne me menait à rien. Et ne pas avancer ne m’avançait pas plus. Je voyais, je sentais la vacuité et les vanités, cependant la vie qui coulait en moi et à travers moi me menait par le bout du nez. J’étais comme un vieillard en plein brouillard, j’entrapercevais le soleil derrière et puis dès que le soleil s’imposait il m’éblouissait, et je ne pouvais ni ne voulais le regarder longtemps sans mettre une main devant les yeux et perdre l’équilibre que m’offrait ma canne. Pascal faisait l’apologie du divertissement. Cela m’empêchait de penser et donc ne me convenait pas. Je m’entêtais. Et je continuais de vivre en équilibre au fil des jours. Je slalomais entre cette envie d’améliorer subtilement un petit coin du monde sans bien y parvenir et ce besoin de me laisser submerger par la première lame de fond venue. »
- « Ma flemme, pas encore légendaire, était déjà olympique. J'y venais petit à petit. Après avoir lu les points du vue sur ma façon de rassembler des questions/réponses dans l’esprit de ceux qui me lisaient je passais à un stade plus passif et personnel: celui de la lecture sans projet de communication ultérieur. En gros je fainéantisais sur place. Il est vrai que la lecture a toujours été mon plaisir le plus riche, le plus subtil, le plus vivant, et le moins fatigant. Alors j'abordais cette nouvelle phase de ma vie sans soucis. J'ai commencé à me demander ce que cela pouvait m'apporter, mais pas longtemps. Mon plaisir de lire était immédiat et non négligeable. Quant à ce que cela impliquait, un non-engagement, une non-participation active, un retrait de la vie en société, hé bien je ne devais pas être fait pour cela. Aussi, Mohammed m’accueillait parfois ainsi : "Salut Djazk, et que ma flemme prenne exemple sur la tienne !" Sa délectation de mon inaptitude à suivre un parcours fléché d’avance devenait jouissive. Il ajoutait : "L'amitié est une dette dont il est impossible de totalement s'acquitter." Mon audace affirmait pour mon compte : "Heureux d’avoir su te sortir de ton cloître ni physique, ni intellectuel, ni psychologique, ni émotionnel, semble-t-il, et que je ne saurai définir, mais cloître quand même. Tes non-actes sont parfois plus performants que certains actes. Ta résistance passive est plus positive que la bêtise active. C’est bien pour cela que je t’estime (heureux)." Et quand je le quittais, il me faisait signe au revoir et me lançait : "Bons voyages mystiques !" »
- « Même si pour lui ma légèreté n'était pas le contraire de la profondeur, parfois il bourrait sa poubelle métaphysique de mes envolées syntaxiques et espérait le retour prochain des spoliateurs des libertés grammaticales. »
- « Il m’aurait payé pour couper l’herbe de son petit morceau de paradis si je n’avais pas pris un malin plaisir à le faire dans le sens de la hauteur. S’il insistait je me promenais dans les rues avec un écriteau accroché au cou où j’avais écrit : "Dernière accointance avant fermeture temporaire." »
- « Sa réaction était toujours la même. Il me scandait le proverbe africain suivant : "Le cœur d'un homme, c'est tout un pays étranger." Une fois il m’a demandé :"Peut-on encore faire quelque chose si on ne peut toucher à rien qui ait des origines suspectes ou des antécédents malpropres?" C’est ce qu’il appelait "faire avec". Il m’a alors expliqué que pendant longtemps, il avait essayé de se faire oublier, de se faire petit, d’avoir le moins d’influence possible afin de ne pas augmenter la quantité de désordres et de malheurs. Puis il s’est rendu compte que ce n’est pas parce qu’on décidait de ne rien faire qu’on ne faisait rien. De même qu’on a l’impression parfois d’être immobile alors qu’on est sur la Terre qui se déplace, et qui tourne autour du Soleil et se déplace, et qui tourne autour du centre de notre galaxie et qui se déplace, etc. Alors il a décidé de chercher la meilleure façon d’être et d’agir. Et il cherche encore et tente de se gouverner en conséquence ! Alors ses citations, nectar de sa philosophie, souvent précises et judicieuses, m’étaient utiles, à moi aussi. Et malgré toutes ces réflexions, je gardais mon insouciance, fondement de ma personnalité. Déjà je n’écoutais plus Mohammed qui affirmait que l'intelligence doit descendre dans le coeur pour ne pas virer en cérébralité et ne le peut que par intermittences, d'où la nécessité de la prière pour se "réajuster". »
- « Il me donnait quelques conseils de lecture d'un éclectisme religieux que j'admirais et que je suivais parfois. Mais lorsqu'ainsi je lu la première phrase du premier discours d’Isaac le Syrien : "La crainte de Dieu est le commencement de la vertu.", je me suis arrêté. Impossible de continuer. Il en fut fort déçu. »
- « Plus tard il me récitait quelques passages en me disant ensuite leur provenance. J'appréciais certaines pensées, mais toutes étaient marquées au fer rouge de la "crainte de Dieu" et je ne pouvais y adhérer totalement. »
- « Tremper ses pensées dans son cœur ou dans son âme la plus profonde n’est pas chose aisée. Cette discontinuité de fusion pensée-âme montre notre incapacité à revenir à une désinhibition totale. Afin d'amoindrir cette faiblesse, la prière semblait correspondre à Mohammed à la perfection. De mon côté, ne sachant plus prier, je tentais la méditation dans le sens de la réflexion. J’avais du mal à me passer de ma logique (qui ne l’était pas toujours). Je découvrais ainsi que la vie demeurait impossible à respecter dans son intégralité. Je devais me limiter au respect envers moi-même qui fait partie de la vie, et surtout parce que je suis le mieux placé pour tenter de me respecter même si mes capacités sont limitées, mes désirs contradictoires, mes envies volatiles, mon corps insatiable, mon âme insaisissable. »
- « Ne se fier qu’à ses sens me semble aussi dangereux que de ne se fier qu’à ses réflexions. Se fier à soi-même en fin de compte est une alternative risquée mais c’est peut-être la plus réaliste… si l’on ne se croit pas tout-puissant. Le doute fait partie de mon être. Ce côté instable n’est pas de tout repos. Il m’est nécessaire. Ma foi en une cette Entité Suprême (qu’il nommait Allah) ne suffisait pas à guider mes pas puisque je ne savais rien d’Elle (de Lui) sinon son existence. J’entrapercevais, de par ma culture que j’ai refaçonnée et universalisée, des balises en tous genres auxquelles je faisais plus ou moins attention, mais je restais loin des eaux dangereuses de l’ensemble des croyances et des pratiques par lesquelles l’humain, à travers la contemplation et la méditation, recherche l’union parfaite avec la divinité. »
- « Un mot qui revenait souvent dans les paroles de Mohammed retenait mon attention. Hybris ! S’élever au-dessus de sa condition d’homme ! Et offense portant atteinte à la cité et au respect des gens ! »
- « Je croyais qu’être aimé voulait dire aimer être. Je sais maintenant que c’est Mohammed qui avait raison : Aimer, c’est aimer être. »
- « Mohammed me dit un jour : "Ta vision du Coran m'est étrangère même si j'ai assez d'imagination pour la comprendre." Il aurait souhaité, malgré mon imprécision due à ma lourdeur d’esprit et aux interruptions dans ma méditation que je ne pouvais pas maîtriser, ne pas avoir à m’assimiler aux êtres inconstructibles ou plutôt inachevables qui sont victimes de fractures identitaires comminutives. Grâce à lui et à son redoublement d’effort et de conviction je quittais le sort commun comme un communiant expérimenté. Je mesurais alors une nouvelle fois mon inaptitude à la vie "normale", que je ne regrettais pas car j’étais apparemment plus disponible pour une certaine "intériorité". J'avais moins de satisfactions extérieures mais plus de convictions profondes, c’est-à-dire plus de certitudes intérieures et moins sonores que celles du plus grand nombre. Ce n’était pas que je tenais à me fâcher avec tout le monde (trop de boulot !) mais à me brouiller avec, c'est-à-dire à lâcher un brouillard inodore (que j’aurais voulu indolore) de méconnaissance, voire d'inconnaissance. Mohammed qui se demandait souvent comment pouvaient vivre ceux qui n'ont pas d'humour me fit une seule remarque sur ce sujet : "Si tu veux te fâcher avec tout le monde, commence tout de suite." Alors, pour l’embêter je l’appelai mon papa spirituel, abbé de ma santé interne. Il me fixa en citant Ibn‘Arabi à haute voix : "L’homme supérieur est celui qui se fuit soi-même pour obtenir la compagnie de son Seigneur." Et ajouta: "Le but suprême de l'homme de vérité (tu préfèrerais "respectable") est la communion avec l'âme du monde. Je dirais même qu'il est l'âme du monde." »
- « Mohammed aimait répéter ce propos qui date de l’Égypte ancienne : "Quand tu seras un homme mûr, tâche d’avoir un fils (un élève) pour obtenir la grâce d'Allah." Il ajouta une fois : "Moi, j'ai bien peur de ne jamais être un homme mûr ! Ni, j'espère, un homme-mur! Peut-être un homme-murmure ?" »
- « Au sommet de notre individualité nous voyons d’autres îles au loin, et ce sont les autres. Nous faisons trembler le sol de toute notre force pour animer les feuilles d’arbres en espérant qu’elles effraient quelques oiseaux qui oseraient tenter un si long voyage. Et nous voudrions de la même façon que certains viennent se poser sur notre sable grossier, et ressentir le moindre pas léger de leur petites pattes griffues ? »
Une journée envoûtante
- « Lorsque je rentre dans un nouveau logement en tant que locataire, j’attends que Palin en fasse le tour afin qu’il s’approprie l’endroit. Alors j’ouvre une fenêtre et pendant qu’il inspecte les environs j’installe son coussin qui est confortable et qui garde la chaleur. Puis j’emplis de lait nos bols et je le rejoins au rebord de la fenêtre. Nous passons alors un temps agréable proche de l’éternité. Bien plus tard, ce sont à chaque fois les bruits cachés derrière la porte entrouverte qui me sortent de ce léger et profond bonheur. J’attrape mes bagages avant de fermer la porte et les dépose sur le lit puis je prends un crayon et je note mes premières impressions sur la ville qui nous entoure. Je m’interromps afin d’allumer la lumière si je ne suis pas arrivé de nuit. Puis lorsque la fatigue m’accapare je ferme la fenêtre, je me lave et rejoins Palin sur le lit. Nous savourons l’instant, qui devient une minute puis une heure. Il me semble que je m’endors toujours avant lui. »
- Le chat nonchalant sur le chemin de halage
- « Lorsque je rentre dans un nouveau logement en tant que locataire, j’attends que Palin en fasse le tour afin qu’il s’approprie l’endroit. Alors j’ouvre une fenêtre et pendant qu’il inspecte les environs j’installe son coussin qui est confortable et qui garde la chaleur. Puis j’emplis de lait nos bols et je le rejoins au rebord de la fenêtre. Nous passons alors un temps agréable proche de l’éternité. Bien plus tard, ce sont à chaque fois les bruits cachés derrière la porte entrouverte qui me sortent de ce léger et profond bonheur. J’attrape mes bagages avant de fermer la porte et les dépose sur le lit puis je prends un crayon et je note mes premières impressions sur la ville qui nous entoure. Je m’interromps afin d’allumer la lumière si je ne suis pas arrivé de nuit. Puis lorsque la fatigue m’accapare je ferme la fenêtre, je me lave et rejoins Palin sur le lit. Nous savourons l’instant, qui devient une minute puis une heure. Il me semble que je m’endors toujours avant lui. »
Dès que Djazk s’était installé dans un nouveau logement de la capitale d’un des pays qu’il avait choisi, ses journées semblaient au premier abord d’une entière similitude sous l’emprise écrasante de la routine. En fait, chacune d’elles était riche de passion et de plaisir. Il savait apprécier ces passages quotidiens obligatoires et les métamorphoser en des rituels aussi prononcés et emplis de valeurs que la cérémonie du thé au Japon.
Dès les six heures du matin, Djazk se réveillait sous les coups de la langue râpeuse de Palin. Dès qu’il ouvrait les yeux, son chat venait se blottir contre son cou et ronronnait avec force. Ensuite ils déjeunaient d'un bol de lait chaud. Puis, Djazk récitait des poèmes qu’il appréciait. Puis en improvisant, il se lançait dans la création de son poème du jour aux allures teintées de l’odeur de la précédente nuit. Il habillait son poème d’une robe de soirée, lui offrait de précieux bijoux ou un vin chaud s’il fallait le revigorer. Sa façon de toujours avoir pris ses poèmes pour des femmes uniques à l’esprit riche et au galbe envoûtant lui permettait d’atteindre une jouissance inoubliable.
Ensuite, il accompagnait son chat dans sa toilette avant d’ouvrir une fenêtre pour que Palin déambule à sa guise dans le quartier. C’était surtout lors de ses déplacements que Djazk passait du temps avec son chat. Lorsqu’ils étaient en ville, Djazk quittait chaque jour son logement et marchait jusqu’à la bibliothèque. Il en faisait souvent l’ouverture. Toute la matinée, il apprenait une nouvelle langue, lisait et traduisait dès qu’il s’en sentait capable, souvent après deux ou trois mois de pratique. Cela pouvait aller plus vite lorsqu’il avait l’occasion de parler cette langue le reste de la journée. Aux environs de midi, il quittait la bibliothèque et parcourait parfois de longues distances à pied jusqu’à la gare principale de la ville. Il y mangeait sur un coin de table et l’écriture lui venait d’elle-même, petit à petit, une petite idée, quelques mots, jusqu’en fin d’après-midi. Il prenait son repas du soir très tôt tout en continuant d’écrire. Afin de laisser la digestion se faire en douceur, il invitait souvent quelqu’un à boire un verre afin de discuter de leurs vies. Lui prenait de préférence un jus de citron pressé.
En début de soirée, il se baladait. Il passait du temps dans les cafés, les bars, les débits de boissons en tous genres. Il tenait l’alcool et il tenait à l’alcool. Plus d’un a voulu le saouler sans succès. Peut-être est-ce sa carrure imposante qui l’immunisait ? En fin de soirée, même si jouer aux dés était un plaisir essentiel, lorsqu’il rencontrait des auteurs ou d’autres artistes, il passait la nuit avec eux et ils savouraient ensemble leurs arts respectifs. Sinon, il prenait un immense plaisir à jouer aux dés jusqu’au petit matin. Que ce soit avec ses collègues artistes ou joueurs, son rire fort dont il était fier le rendait reconnaissable et indiquait un point heureux de ralliement. Il possédait un grand sens de l’humour que tous ne comprenaient pas. Surtout lorsqu’il se moquait de lui-même. Son humour à double tranchant était taillé en abîme. Il arrivait à la fois à se moquer de l’action ou de la parole de son interlocuteur, de son propre humour par la même occasion, puis de son interlocuteur et de l’étonnement de ce dernier qui ne savait plus pourquoi il riait et s’il n’était pas en train de rire de lui-même.
Après avoir acheté dans un magasin de fortune de la nourriture pour son chat et du lait pour tous les deux, il rentrait à son logement. Une fois le chat rassasié, ils passaient plus d’une heure à parler. Le doux ronronnement de Palin le berçait, et enfin Djazk s’endormait.
- « J’affectionne de transformer mes journées en une espèce de rituel agrémenté de libertés transcendantales. »
- L'interview de 1974
- « J’affectionne de transformer mes journées en une espèce de rituel agrémenté de libertés transcendantales. »
Ses plus belles nuits
Dèjà en Grèce, Djazk s'était épris d'un plaisir grâce auquel sont nées la plupart de ses amitiés. Les jeux de dés ! Il écrivit d'ailleurs un livre classé à part dans son œuvre qu'il intitula Amitiés polyédriques. Cet ouvrage n'est toujours pas publié. Seules des copies circulent de mains en mains, sans que l'on ne sache comment. Il est inachevé. C'est un cahier de souvenirs commencé en 1965 à Bélize et écrit en mandarin. Djazk n'emploie jamais le mot de passion mais toujours celui de plaisir pour décrire cette activité qu'il pratiquait depuis son enfance à Athènes. Il y jouait déjà avec Mohammed Ould Sidi à chaque fois qu'il parvenait à le convaincre, ce qui n'était pas chose facile tant Mohammed Ould Sidi était obnubilé par le temps.
Le titre de l'ouvrage en question n'est pas anodin. Sont dues à ce jeu les amitiés les plus sincères et les moins intéressées de sa vie. Il trouvait là où jouer dans chaque pays, et découvrait de nouvelles règles agrémentées parfois de nouveaux dés. Il semblerait que ces soient les instants les plus heureux de sa vie. Lorsqu'il jouait il se sentait lui-même de la tête aux pieds. Il ressentait une liberté immense qu'il ne retrouvait ni dans sa passion de l'écriture, ni dans sa passion des langues. Il rentrait heureux de ces parties interminables. L'enjeu n'était pas l'argent, l'enjeu était de vivre au présent pour lui-même sans volonté cachée de séduire ni de communiquer. Il pouvait lâcher son esprit, ses pensées, ses mots. Cet échange quasi parfait de bonheur instantané amplifiait le sien.
- « Nos regards se croisaient, alors nos yeux rieurs ouvraient les derniers retranchements de nos âmes et dans un même élan nos mains lançaient les dés avec l’espoir de vaincre durant quelques secondes d’éternité nos doutes et nos faiblesses. »
- Amitiés polyédriques
- « Nos regards se croisaient, alors nos yeux rieurs ouvraient les derniers retranchements de nos âmes et dans un même élan nos mains lançaient les dés avec l’espoir de vaincre durant quelques secondes d’éternité nos doutes et nos faiblesses. »
Mondanités épisodiques
- « Parfois lors d’une conversation je manque d’aplomb. J’aimerais écrire et réécrire mes paroles et revoir la scène sous différents points de vue avant de prononcer un seul mot. En clair je gagnerais en décontraction et serais moi-même plus "à propos" si je devenais l’un de mes personnages. »
- L'interview de 1974
- « Parfois lors d’une conversation je manque d’aplomb. J’aimerais écrire et réécrire mes paroles et revoir la scène sous différents points de vue avant de prononcer un seul mot. En clair je gagnerais en décontraction et serais moi-même plus "à propos" si je devenais l’un de mes personnages. »
D'autres originalités sont à noter
Témoignage de Dolores Felicia De La Cruz
« Pour tester mon adresse, il vint chez moi. Son corps était une déclaration d’amour. Alors entrons tout de suite dans le vif du sujet, si je peux m’exprimer ainsi. Djazk avait une façon unique de faire l’amour. Sa sensualité exacerbée par des caresses langoureuses précédant l’acte libérateur était exempte de baiser. Ni avant, ni pendant, ni après ! Aucun baiser. Quand par désir j’essayais de lui en donner par surprise il reculait sa tête de dégoût et grognait comme une bête sauvage coincée entre des chasseurs et un ravin infranchissable. Une fois il s’est tant énervé de mon insistance qui le détournait du plaisir que je me suis obligée à ne plus l’indisposer par mes habitudes. C’est bien le seul homme que j’ai connu qui agissait ainsi. Par contre ses inoubliables caresses aux mains parfumées envahissaient tous mes sens. Je le regardais dessiner de ses gestes tendres et délicats l’autre bout de mon corps pendant qu’il me contemplait avec un respect quasi mystique comme seul un croyant sait admirer un édifice religieux emprunt d’un passé sacré auquel il remarquait le moindre détail de mes plaisirs cachés qu’il me permettait de découvrir en même temps que lui. Je l’aurais voulu davantage pour moi. Mon corps lui plaisait, par contre ma compagnie l’indifférenciait dès qu’il restait trop longtemps loin d’un livre à lire ou écrire, ou d’un être en proie à la même passion linguistique que lui. »
Liens complémentaires
- Biographie comprenant une vie de passion et de plaisir et les migrations capitales de Djazk
- L'œuvre de Djazk
- Singularités djazkiennes dont l'interview de 1974
- Les principaux repères de la vie de Djazk

