Voici qu'une page se tourne
Un texte de Wikipen.
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Fleur,
Un homme d'un certain âge, que je suppose être le libraire, lunettes plongeantes comme des loupes sur la culture, cheveux ivoire et lisses du sage incontournable, se tient là, debout, entre deux parois d'écrits plus hautes que des falaises, se tient là, à l'ombre d'un roman qu'il dévore, dans une immobilité quasi parfaite que seuls le va-et-vient de ses yeux et l'intervention régulière de sa main sur les pages viennent troubler ; un homme lit dans sa boutique, absent de ce monde et penché vers un autre, un monde à cet instant sourd au mien. Je l'écoute lire. Chacune des pages qu'il tourne déplace vers moi une quantité d'air infime ; un papillon en brasserait davantage. En laissant prospérer le silence alentour, je fais montre de bon sens, me voilà trop urbain. Le libraire interrompt sa lecture avec une gêne charmante, se confond en excuses et me contamine aussitôt d'un religieux appétit. Il déborde de passion pour ses maîtres dont les œuvres se promènent. Nous passons d'une pièce à l'autre, traversant les époques, les genres, cueillant la beauté du style dans tous les âges, tournant les clefs du savoir de bien des puits. L'entendre dire le poids des livres est comme absorber un philtre ; oui, nous nous pintons, par amour des langues. Nous achevont la visite des lieux par la porte des plus récents écrits ; les jeunes auteurs, encore qu'il n'y ait point d'âge pour l'être, occupent un rayonnage à part, et s'ils vieillissent bien, partent se joindre aux siècles. Enfin fais-je part au libraire de l'idée qui, à l'origine, me fit rompre son antre. Lui soumettant ladite entreprise, le voici bien peu intrigué, ce dont ma déception se fait l'écho, fût-elle intérieure, grandiloquente et superflue. Il remplit la mission avec soin, mais sans plus d'enthousiasme que celui d'un artiste coutumier, comme si mes élans créatifs à ton égard étaient pour lui monnaie courante. J'avais derrière la tête l'idée suivante : qu'il choisisse à ma place un livre qui t'agréerait, après l'avoir couvert corps et âme de ta fibre par des mots, des teintes, des notes, et que sais-je encore d'images t'ayant pour traits. Je lui tends mon colis les yeux clos, j'y ajoute l'imprimé dont tu mènes actuellement la lecture. J'ignore tout de ce livre, Fleur, j'ignore tout du sort de ce livre qu'un autre a choisi pour toi selon mes dires. C'est ainsi que ma vie passe, sous le feu d'épanchements, une vie pleine d'angoisses essentielles et d'ivresse culturelles, une vie riche au besoin. Je retrouve la rue, tandis que dans mon dos, complètement soûl, un libraire d'envergure ferme sa grille ; il fait s'abattre sur son commerce une nuit d'artifice qui n'altère point ma fièvre. De belles heures me séparent du matin. Je marche d'un pas léger vers le visage de l'aube. J'écris le long des chemins bientôt pâles. Je trempe ma plume dans la primeur du jour. Je dessine ton adresse sur l'enveloppe. Les oiseaux s'apprêtent à chanter. Je marche vers une vague teinte, avec à chaque pas moins d'étoiles dans les yeux. Je n'écris plus maintenant que le jour touche la Terre. La nuit est si loin, toi si proche ; entre nous, l’épaisseur du timbre : immensité.
Ton petit bonhomme de chemin. |

