Voyage !
Un texte de Wikipen.
Lorsque je retrouvais Eric à Virampura après plusieurs semaines de séparation, il était pâle et avait les yeux cernés par le manque de sommeil. Je m'inquiétais pour sa santé, d'habitude si robuste. Nous nous étions donné rendez-vous dans un petit restaurant donnant sur le marché où nous avions pris l'habitude de prendre nos repas ; de là nous pouvions observer le va-et-vient des ménagères et le boniment des camelots. Son entrain faisait place à la lassitude. Il me raconta avec force détails des histoires invraisemblables. Je ne le crus pas. Il avait probablement voulu m'épater ou me cacher son problème de santé.
Puis, nous nous sommes perdus de vue. Nous avons poursuivi notre chemin, chacun de notre côté. Je suis rentré chez moi et j'ai abandonné les escapades improvisées.
J'ai revu Eric ce matin. Il a complètement changé. Il est maintenant très posé, lui qui était si plein d'énergie, toujours prêt à s'embarquer dans les aventures les plus osées. Il me donna que peu de détails sur ses occupations. Il dit qu'il voyageait beaucoup et qu'il avait un rendez-vous important peu après. Aussi, peu à peu, je me mis à douter. Le souvenir du récit de ses aventures à Virampura me revint en mémoire. Ce pouvait-il que cela fut vrai ?
Voici ce qu'il me raconta ce jour-là, retranscri aussi précisément que je me le rappelle.
« J'étais en route pour Bichelnagur. Je n'avais trouvé de place que dans un compartiment bondé de deuxième classe, coincé entre un vieillard édenté et une femme obèse entre deux âges. Le roulement saccadé du wagon, la chaleur et la fatigue des derniers jours avaient eu raison de mes efforts pour vaincre le sommeil. Je m'étais assoupi, la tête sur l'épaule de mon voisin, quand, soudain, je me réveillai.
Le train était arrêté en rase campagne. Sur la banquette en face de moi, un moine bedonnant était assis en tailleur, le visage orné d'une barbiche et d'une paire de lunettes rondes. Il portait une ample robe de la couleur vive du safran et un collier de petites pierres lavées. Il paraissait dans la quarantaine, bien je ne puis déterminer son âge avec certitude. Il regardait fixement par la fenêtre, perdu dans ses pensées. Au mouvement que je fis, il me regarda. Ses yeux d'un bleu profond dégageaient une impression de fermeté et de sagesse. Un peu mal à l'aise, je le saluai d'un mouvement de tête. Il me répondit par un hochement du menton et un clignement des yeux.
Je regardai autour de moi. Mes compagnons de voyage avaient quitté le compartiment. Un sentiment de gêne indéfinissable me gagnait. Le moine ouvrit la bouche, et sa voix me parvint, lointaine, comme un écho. Sans préambule, il se mit à discourir.
— Voyage ! Démon passionné du corps et de l'esprit qui détruit les certitudes acquises et les préjugés tenaces. Quitte ta maison et rien ne sera plus jamais comme avant. Tu devras chaque jour retrouver des repères, reconstruire un univers pour que ton esprit reste fidèle à ta raison. Tu devras remettre en cause tes motivations, ouvrir tes yeux à la tolérance et donner à ton corps une capacité d'adaptation à toute épreuve.
« En échange, tu recevras l'eau source de vie, le repas savoureux quand tu auras faim et l'hospitalité généreuse des pauvres gens. Reconsidère le pourquoi et le comment de ton existence à chaque instant. Quand tu auras quitté le déferlement de ta vie quotidienne de sédentaire, la quête essentielle de tout être humain reviendra à la surface de ta conscience, et tu devras faire face aux questions fondamentales qui s'étaient noyées dans ton quotidien.
« La patience sera ton alliée face aux innombrables aléas de la vie nomade. La mort sera ton guide et la douleur ta compagne.
« Un jour prochain, tu rencontreras Maya, cette magicienne aux cheveux de soie, aux yeux précieux comme le jade, à la peau douce comme le velours. Son parfum est comme un champ de fleurs, son baiser juteux comme la cerise, et son amour enivrant comme un vieux rhum. Tu la reconnaîtras du premier coup si tes sens sont en alerte. Elle est la déesse des apparences, aussi prends garde à toi. Elle voudra t'entraîner sur des chemins tortueux, semés d'embûches.
« La richesse n'implique pas plus le bonheur que l'étang où miroite la lumière ne contient le soleil. Rien n'est plus insupportable qu'une prison dorée, rien n'est plus précieux que la liberté du pèlerin.
« Quand tu seras riche, tu envieras la simplicité du mendiant. Quand tu seras perdu dans les couloirs de ton palais, tu voudras connaître la rusticité de sa cabane. Quand tu auras goûté aux mets les plus délicieux, tu souhaiteras connaître la saveur de sa soupe. Quand tu hésiteras à choisir dans ta garde-robe, tu désireras l'anonymat de son haillon. Quand tu courras à travers le monde dans ton carrosse, tu le regarderas marcher avec envie. »
Mais je n'entendais plus ses paroles. Elles résonnaient dans ma tête comme sur un tambour. Son regard me fascinait.
— Tiens, me dit-il, je te donne cette amulette.
Il avait sorti des doublures de sa robe un pendentif d'ivoire finement sculpté.
— Elle te portera chance, continua-t-il. Elle est le symbole de la Réalité contre l'Illusion.
Je restai abassourdi. Il déposa l'objet dans mes mains sans que je puisse refuser. Je tentai de te remercier, mais je ne parvins qu'à balbutier des mots sans suite. Le bijou représentait un disque bombé. Sur une face, un signe cabalistique était gravé. Il était jauni et patiné par le temps. Je restai là longtemps à le regarder, sans savoir que faire. J'avais perdu la notion du temps. Peu à peu, la torpeur me gagna.
Le train freina brusquement. Je tombai de la banquette où je m'étais endormi. Le moine avait disparu et j'étais entouré d'une foule de gens prévenants, prêts à m'aider. Comme un automate, je me relevai, les remerciai, l'esprit gagné par une appréhension indéfinissable. Je pris mon sac de voyage et je me retrouvai sur le quai, engourdi et décontenancé. J'étais arrivé à destination. Cette vision n'était, sans aucun doute, qu'un rêve étrange dû à la fatigue accumulée.
Je quittai la gare comme un somnambule. Je marchai au hasard pendant des heures. Mais petit à petit, la faim et la soif me réveillèrent. Au hasard, je rentrai dans un restaurant et demandai le plat du jour. Je mangeai de bon appétit. Je me mis à la recherche de l'hôtel dont tu m'avais conseillé le calme et le confort. Je le trouvai au fond d'une impasse étroite. Je demandai une chambre dont la fenêtre donnait sur l'autre façade, face au fleuve. De là, la vue s'étendait au delà des immensités sauvages, vers la montagne. De ma chambre, je pouvais observer à loisir les laveuses battant le linge, les enfants jouant sur la rive et les bergers venus abreuver leurs bêtes. Je m'assis sur le lit de fer, et récapitulant les événements des dernières heures, je tentai de mettre mes pensées en ordre.
Je profitai de la soirée pour visiter la vieille ville. En quête d'événements pour occuper mon esprit, je flânai dans le marché, entre les vendeurs d'épices et les marchands d'étoffes, faisant mine de m'intéresser aux tissus multicolores qui tapissaient les rayons des boutiques. J'achetai, de ci, de là, des fruits, des biscuits aux amandes et d'autres friandises, plus pour passer le temps que pour remplir mon estomac. La nuit était tombée. Je rentrai à l'hôtel où je me couchai tôt. Mais l'image du moine revenait sans cesse et je ne pus dormir cette nuit-là. Au milieu de la nuit, je me levai et arpentai la chambre comme un fauve en cage. Au petit matin, je m'écroulai, assommé par la chaleur moite de la nuit tropicale.
Le lendemain, j'achetai le matériel et les provisions nécessaires pour l'excursion que je me proposais d'entreprendre. Je trouvai dans une boutique obscure des vêtements chauds, du matériel de camping et un grand sac pour transporter tout cela. Rentré à l'hôtel, je vidai mon sac de voyage, sélectionnai les affaires qu'il me faudrait emporter. Le pendentif tomba à terre. Pendant plusieurs minutes, je n'osai bouger. Surmontant mon appréhension, je le ramassai et l'examinai. C'était bien le bijou de ma vision. J'avais peut-être rêvé, mais ce rêve avait une réalité plus probante que le lit sur lequel j'étais assis.
Pendant plusieurs jours, je vagabondai sans but, l'esprit en déroute. Une gêne sourde revenait me hanter. Mon sommeil était rempli de cauchemars où je voyais des êtres surnaturels m'assaillir de questions et me dominer par la force de leur volonté. Je consacrais mes journées à flâner dans le bazar. Je m'installais dans un café et commandais un jus de fruit et un plat au hasard. J'observais les ménagères en quête de provisions, les hommes rentrant du travail.
Je souhaitais retrouver ce moine, mais en même temps, je redoutais cette rencontre. Mais comment faire ? Je ne connaissais rien de lui, ni son nom, rien qui pouvait me permettre de me mettre à sa recherche. Je ne savais même pas à quelle gare il était descendu, ni quel était le but de son voyage. J'abandonnai donc cette idée saugrenue pour me consacrer à mes projets.
Pourtant, cet étrange personnage réapparut dans mon existence, et au moment où je m'y attendais le moins, alors que je commençais à oublier cette aventure.
Quelques jours plus tard, comme j'en avais pris l'habitude, j'allai manger dans une gargotte où, pour quelques pièces, on servait une bouillie chaude et épicée qui tenait à l'estomac. Je m'installai sur le devant de la boutique d'où je pouvais contempler à loisir l'agitation de la rue. Ce jour-là, j'étais absorbé dans la préparation de mon excursion, par la recherche d'un guide qui aurait pu me conduire et me conseiller. J'avais épuisé la plupart des contacts que je possédais sans trouver la personne qui pourrait me convenir. Je mangeais, plongé dans mes pensées. Sans finir mon repas, je dépliai sur la table la carte achetée le matin même. Je pointais du doigt les destinations, faisant des estimations sur les distances et les temps de parcours, lorsque j'entendis une voix grave qui me fit sursauter. La vision du moine revint. Un frisson incontrôlable me parcourut. Je regardai autour de moi. Seuls quelques hommes engagés dans une discussion passionnée étaient assis à quelques tables de la mienne. Ils ne me prêtaient aucune attention. Je me levai, payai et partis. J'étais en sueur. Sans réfléchir, je pris la direction de l'hôtel. En chemin, gagné par la peur, je marchai à grands pas, puis je me mis à courir.
Un peu plus loin, essoufflé, je m'arrêtai. J'étais seul. La rue était déserte à cette heure chaude. A peu de distance, je m'assis sur un banc et essayai de me raisonner. De l'autre côté de la rue, des commerçants somnolaient dans leur boutique. Soudain, il sortit de l'une d'elles, et s'avança directement vers moi. Il me souriait. Je me détendis un peu.
— Vous êtes enfin venu ! Je vous attendais, dit-il amicalement.
J'étais trop stupéfait pour réagir.
— Puis-je m'asseoir ? continua-t-il après un silence.
C'était bien le même personnage. Il portait toujours une robe jaune-orangée et un collier de pierres luisantes. Il marchait tout droit, d'un mouvement gracieux, presque une danse. Je me déplaçai un peu et il s'assit. Je voulais lui poser d'innombrables questions, et pourtant, je n'osais lui adresser la parole.
— Vous voulez savoir pourquoi nous devions nous rencontrer.
Ce n'était pas une question. Il semblait lire dans mes pensées.
--- Vous trouverez la réponse si vous cherchez pourquoi vous êtes venu ici. N'est-ce pas pour voir ?
Il n'était pas prétentieux. Il conduisait et je suivais. Peut-être que je savais ce qu'il voulait dire, mais je ne voulais pas l'admettre.
...
Comme un fou, je rentrai à l'hôtel, fis mes bagages. Je devais avoir l'air épouvanté, car l'employé du comptoir, en me voyant, pâlit. Il me demanda en balbutiant : « Quelque chose ne va pas ? Puis-je vous aider ? ». Sans répondre, je partis. Droit devant moi, je me mis à marcher. J'avais quitté la ville par la route du nord, en direction des montagnes. Peu à peu, avec le rythme régulier des pas, je retrouvai mes esprits. Mais, n'ayant pas prêté attention à mon chemin, je me perdis.
À la nuit tombée, j'installai mon bivouac dans une grande clairière. Je me couchai en regardant la lune monter derrière les grands arbres.
(à suivre)

